Prisonnier matricule 11

Je suis entré, silencieux. Je vous ai entraperçue: cheveux noirs, un loup sur le visage, mince, pantalon de cuir… impressionnante. En quelques ordres brefs, à voix presque basse, vous m’avez fait revêtir la tenue de forçat, ajusté le collier, passé les bracelets de cuir aux poignets et chevilles. Ce n’était pas un simulacre: collier et bracelets furent bien serrés puis cadenassés. Je vous regardais à la dérobée: regard sévère et attentif, la voix douce, froide, brève… A l’oreille, vous m’avez dit “désormais tu es le Forçat n° 11, 11 est ton nom, tu n’es plus que cela…” Et je fus n°11, je n’étais plus que n°11 captif, livré à vos volontés, voué à être séquestré, entravé, attaché pendant plusieurs heures. Je voulais cette angoisse et j’aimais cette panique… Et puis, avant même vos chaînes, le souvenir de vos yeux, ainsi que votre voix, me paralysaient. Vous aviez pris les commandes, et j’en étais heureux. Vous m’avez fait asseoir dos au mur. J’entendis le bruit métallique des chaînes. Je sentis mes membre poussés, tirés, les chaînes passaient en cliquetant dans les anneaux de mes entraves, et bientôt il fut clair que j’étais immobilisé: mains menottées dans le dos, et pieds retenus dans leur course par des chaînes bien tendues. Toute panique disparut. J’étais enfin libre d’abandonner soucis, préoccupations, inquiétudes, pensées, responsabilités de la vie ordinaire… Le monde extérieur était aboli. J’étais 11, captif, immobilisé, pour plusieurs heures à la merci de ma mystérieuse geôlière, et par ce fait, libéré de moi même. Je vous appartenais. Je ne savais plus si vous étiez dans la pièce, ou si vous étiez sortie. Et le temps disparut. Il y eut plusieurs changements de position: soudain, vous étiez là, les chaînes se remettaient à cliqueter, je me sentais à nouveau poussé, tiré, parfois une instruction brève et froide: debout, par ici, sur le ventre, sur le dos. Après quelques instants, j’étais à nouveau immobilisé et noyé dans le silence. J’éprouvais mes liens, la tension des chaînes, je sentais du bout des doigts les cadenas qui garantissaient ces entraves. Rien à faire, je ne pouvais rien faire. Curieusement l’esprit ne vagabondait pas; pas de pensées banales, ordinaires, parasites; l’expérience immédiate des entraves suffisait; je ne pouvais rien faire, rien bouger, rien voir, rien penser, simplement  uniquement, me sentir… vivant. J’imagine que le temps passait, mais je ne m’en rendais pas compte. J’étais plongé dans une sorte d’éternité, le monde entier se réduisait alors.  Parfois, je tirais sur mes liens, sentant avec bonheur leur résistance et leur solidité, et de cet exercice imperceptible, tant j’étais immobilisé, ressortait le plus vif, le plus intense sentiment d’existence et de liberté. Et puis, il y eut une fin; vous étiez revenue, à nouveau bruits de chaînes, de cadenas que l’on ouvre, la pression du collier disparaît, le jour revient, bandeau enlevé… Les quatre heures prévues s’étaient écoulées, je n’y avais pas pris garde. C’était fini, je suis parti… Merci infiniment, Madame. Si vous voulez bien me l’accorder, je serai heureux de revenir. Et bien plus longtemps, si possible. Voici mon témoignage, Madame. Pour vous, je suis 11, et je le resterai. Avec le profond respect de votre nouveau Forçat. 11

 

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